Le Québec figure parmi les champions mondiaux de la consommation et du gaspillage énergétique. Et on s’en fout collectivement.
Ainsi, notre consommation totale d’énergie était d’environ 517 tWh en 2023. Par habitant, le Québec a consommé 57 MWh, soit la proportion la plus élevée au monde après les États-Unis, selon L’État de l’énergie au Québec 2026 de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal. En comparaison, la Chine, avec ses 1,4 milliard d’habitants, a une consommation de 20 MWh par personne. Le Canada est le numéro un mondial, avec 56,7 MWh par habitant.
Cette mesure concerne l’énergie consommée par la population, tant pour ses besoins personnels que pour l’ensemble des entreprises et des institutions publiques et privées. Au Québec, elle se compose pour la moitié (52%) en hydrocarbures. L’autre moitié (48%) provient de ressources renouvelables, essentiellement hydroélectriques.
Nous sommes donc parmi les plus gourmands dans le monde en matière de consommation d’énergie, et la moitié de l’énergie que nous consommons est fossile. Nous sommes donc, collectivement, de gros pollueurs.
Parallèlement, les Québécois sont les champions nord-américains de l’énergie renouvelable, avec l’Île-du-Prince-Édouard. Ils sont les plus grands acheteurs de voitures électriques au pays, ils remplissent consciencieusement leur bac de recyclage, ils s’abonnent à Hilo, ils font fonctionner leur lave-vaisselle la nuit, etc.
Mais même lorsqu’il s’agit d’électricité verte, les Québécois sont des consommateurs voraces. Entre 1995 et 2022, notre consommation collective a crû de 10%, pour atteindre 496 TWh, selon le Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du gouvernement québécois.
Certes, nous sommes un pays nordique. Le chauffage pèse lourd. Mais nous faisons pâle figure face à d’autres pays riches ayant un style de vie comparable, comme la Suède ou l’Allemagne.
Les Québécois sont peu incités à économiser cette énergie qu’ils considèrent comme abondante. Plusieurs raisons expliquent cette nonchalance énergétique.
Voisin gonflable
Les Québécois consomment de plus en plus gros, et pas juste au Costco. Par exemple, la taille de leurs voitures et de leurs maisons a explosé.
Autrefois champions canadiens de la petite bagnole, nous raffolons désormais des VUS. La vente de camions a bondi de 239% entre 1990 et 2023. Les Québécois ont dépensé sept fois plus pour des VUS que des voitures, selon L’État de l’énergie.
Ces véhicules coûtent plus cher à rouler (énergie, assurance, achat, financement) et polluent davantage. Qu’importe. On adore les VUS.
La superficie moyenne des maisons unifamiliales a augmenté de 76% depuis 1961, indique l’Institut de recherche et d’information socioéconomiques (IRIS). Pour la seule période 2000 à 2023, la surface moyenne des unifamiliales a crû de 11% et celle des appartements de 39%, selon L’État de l’énergie.
Sur les 41 pays membres de l’OCDE, le Canada est celui où on compte le plus de pièces (2,6) par habitant, selon l’indice Better Life de cet organisme. En 40 ans, la superficie des maisons a pratiquement doublé.
« Les Québécois vivent un paradoxe: ils ont toujours besoin de plus de mètres carrés par personne pour leurs domiciles. Il faut toujours plus d’énergie pour les chauffer. On n’en parle jamais », commente Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie.
Ajoutons que la majorité de nos bâtiments sont de véritables passoires énergétiques, car le parc immobilier québécois est l’un des plus anciens au pays. La majorité des maisons unifamiliales bâties au Québec l’ont été avant le tournant du siècle, selon l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ). L’âge moyen des condos est de plus de 30 ans et celui des logements locatifs est de 43 ans.
Notre parc immobilier vieillissant est donc peu efficace du point de vue de la conservation de l’énergie. En fait, l’écart d’efficacité énergétique exprimé en kilowattheures peut atteindre 75% entre les maisons anciennes et celles qui ont été construites après 1986, à l’époque des premières lois imposant des mesures d’efficacité énergétique, selon l’organisme Écohabitation.
Pas cher
Pineau ajoute qu’au Québec, nous consommons beaucoup trop d’énergie. « C’est parce que nos tarifs d’électricité sont trop bas, dit-il. On peut consommer moins et maintenir notre niveau de vie. Mais nous ne le faisons pas. »
Pourquoi? Parce que nous ne payons pas assez cher notre électricité, insistent plusieurs experts, dont M. Pineau.
Cette réalité est à la fois historique et politique. Au Québec, on paie notre électricité au même prix à Montréal, Québec, Chibougamau, Kuujjuaq ou Havre-Aubert. Le tarif est le même, peu importe le moyen de production, ou la distance avec le consommateur.
Au Québec, il n’y a qu’un seul tarif, très bas, pour tous les clients résidentiels d’Hydro-Québec. « On subventionne l’étalement urbain, car distribuer l’électricité en ville coûte beaucoup moins cher, soutient M. Pineau. Les Québécois sont généralement satisfaits du service d’Hydro-Québec. L’électricité ne coûte pas cher. Il y a donc une indifférence collective sur le gaspillage ou l’efficacité énergétique. »
Ce dernier considère que le fameux tarif D (ou tarif patrimonial), celui que paient les consommateurs résidentiels, est un prix qui n’a rien à voir avec les coûts de production ou avec l’endroit où on utilise l’énergie. Le professeur avance qu’il faudrait des tarifs qui reflètent de manière plus dynamique la saturation du réseau par endroits et les pointes hivernales de la demande.
Dans cet esprit, l’initiative Hilo est-elle judicieuse? « C’est un pas dans la bonne direction, mais ça reste volontaire, dit-il. On ne peut pas se contenter de défis ludiques. Il faut plus de bâtons, pas juste des carottes.»
Ça presse
Bien que les politiciens n’osent toucher à la vache sacrée des bas tarifs d’électricité, le monde change. Les événements climatiques extrêmes se multiplient. Les citoyens sont plus vulnérables qu’avant.
« Le statu quo est un mauvais modèle, on n’a pas le choix de se renouveler », juge Damien Tholomier, directeur général de la Coopérative Saint-Jean-Baptiste, un distributeur d’électricité de la Montérégie.
« Nous sommes une industrie conservatrice et il y a de la résistance au changement, poursuit-il. Ceux qui sont contre les projets énergétiques de grande envergure habitent dans le sud, mais la production est dans le nord. Cette situation ne peut durer. »
La pertinence des microréseaux intelligents
Parmi les options d’économies d’énergie disponibles, les microréseaux intelligents s’imposent comme une solution évidente, en agissant tant sur la production que la demande. Surtout dans les zones éloignées ou aux endroits où le réseau de distribution est proche de la saturation.
« À ces endroits, il est logique de miser sur la production décentralisée, souligne M. Pineau. Les microréseaux intelligents s’inscrivent dans cette optique. Comme société, nous avons abusé du harnachement de rivières pour produire de l’énergie. Développer des alternatives est désormais urgent, surtout celles qui coûtent le moins cher et qui répondent le mieux aux sensibilités. »
En fait, Hydro-Québec s’est engagée dans une trajectoire ambitieuse visant à économiser 21 TWh d’ici 2035. Si la société d’État veut atteindre cet objectif, elle doit diversifier son bouquet énergétique. Les microréseaux intelligents s’inscrivent dans cette optique, car ils font appel à une panoplie de sources de production: éolien, solaire, géothermie, petites centrales hydrauliques existantes, biométhanisation, récupération de chaleur…
Elle doit aussi faire preuve de flexibilité, notamment dans la gestion des pointes de demande hivernale. Ici aussi, les microréseaux intelligents représentent une solution attrayante. Lorsqu’ils sont couplés au réseau principal d’Hydro-Québec, ils permettent de limiter la demande locale de façon flexible, tout en contribuant à alimenter le réseau en période de pointe.
« C’est un outil intéressant dans le coffre, qui permet d’être agile du point de vue de la gestion de la consommation. Surtout, leur implantation un peu partout sur le territoire nous permettra collectivement de réduire notre impact sur l’environnement, parce qu’on évite la multiplication des génératrices personnelles, la construction d’un autre barrage à 2000 MW ou d’une autre centrale nucléaire », soutient Damien Tholomier.
Stéphane Desjardins
Responsable documentation et contenu, projet microréseaux



