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Québec en oublie un gros bout quand il planifie notre avenir énergétique, avec son Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques du Québec (PGIRE).

Avec ce plan, rendu public très discrètement le 30 juin, le gouvernement québécois se dote d’une feuille de route pour planifier l’offre et la demande énergétique des 25 prochaines années. En un sens, le PGIRE, dont la très grande majorité de la population n’a jamais entendu parler, va changer notre rapport collectif face aux questions énergétiques.

Grandement calqué sur le plan 2035 d’Hydro-Québec, proposé à la fin 2023 par l’ex-PDG de la société d’État, Michael Sabia, le PGIRE est beaucoup centré sur la production énergétique, mais demeure flou sur les autres aspects, comme la gestion de la consommation, les économies d’énergie et les énergies renouvelables. Comme si Québec persistait sur la voie des mégaprojets hydroélectriques et éoliens, sans offrir de véritable voie de sortie massive des énergies fossiles. Le PGIRE demeure également flou lorsqu’il s’agit d’économies d’énergie ou d’alternatives technologiques permettant la production décentralisée d’énergie, comme les microréseaux intelligents.

Dès le dévoilement du PGIRE, les critiques ont fusé de la part des experts en énergie et des écologistes. D’autant plus que Québec a consulté peu d’entre eux, même s’il a effectué une tournée des régions en janvier 2025. À sa sortie, le PGIRE a d’ailleurs été qualifié d’opaque, alors que Québec parle d’une démarche transparente et rigoureuse.

Manque de cohérence

À un webinaire sur le PGIRE organisé en mars par HEC Montréal, Mark Purdon, professeur au département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM, insistait sur la notion de cohérence. Le PGIRE doit articuler les objectifs climatiques, l’abordabilité, la sécurité énergétique et les impératifs d’aménagement du territoire. Son point est qu’on ne peut pas demander à un plan intégré de tout atteindre sans hiérarchisation: il faut des règles de décision et une trajectoire qui mise avant tout sur une diminution de la demande, plus de flexibilité, pour se concentrer à la fin sur l’offre, plutôt qu’une juxtaposition de mesures sans règles pour établir des priorités.

« On demeure dans un processus gouvernemental qui manque de vision, et qui est très influencé par les distributeurs d’énergie. Hydro-Québec entend développer le solaire distribué, mais reste une entreprise centralisée qui privilégie les gros projets », commente Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal.

« On espérait qu’il donnerait enfin des orientations claires et audacieuses à la politique énergétique québécoise. Hélas, le plan se contente de confirmer les orientations actuelles du Québec et sous-estime grandement le potentiel des énergies renouvelables, de la production distribuée et des batteries, entretenant le retard de plus en plus criant du Québec dans ce domaine », écrivait Philippe Gauthier, analyste en énergie pour la Fondation Rivières, le 8 juillet dans Le Devoir.

M. Gauthier dénonce le fait que le plan mise essentiellement sur les grands projets énergétiques, comme la construction massive de grands barrages hydroélectriques ou sur le maintien de la filière gazière. C’est ce que nous verrons plus loin.

Encore plus de centrales hydroélectriques

« Il y a encore une culture de gros réseaux à forte puissance à Québec, dénonce Normand Beaudet, analyste des questions énergétiques pour la Fondation Rivières. Je constate une trop grande dépendance envers les projets énergétiques de grande ampleur. »

Philippe Gauthier considère que l’ajout de 8 à 12 gigawattheures (GWh) de production hydroélectrique d’ici 2050 (huit fois la production du complexe La Romaine) est irréaliste et difficile à justifier, considérant l’effet sur la biodiversité. Il estime que les hypothèses de consommation et de coûts ne sont pas étayées par des données probantes. 

« Le plan est si peu appuyé par des données chiffrées qu’on a l’impression, après de si longs travaux, que la montagne accouche d’une souris », a déclaré Mélanie Busby, responsable du Front commun pour la transition énergétique, dans une déclaration reprise par Le Devoir.

Lors du webinaire de mars, Normand Mousseau, professeur au département de physique de l’Université de Montréal, expliquait que l’enjeu n’est pas seulement d’ajouter de l’offre, mais d’organiser une trajectoire où la demande, l’efficacité et la sobriété occupent une place structurante. Il met en avant l’idée qu’un PGIRE cohérent doit réduire la dépendance à des solutions coûteuses adoptées par défaut (surinvestissements, infrastructure lourde, solutions tardives), en rendant explicites les arbitrages. 

« Or, le PGIRE formalise l’anticipation d’une énorme demande industrielle et propose de s’organiser pour répondre à cette croissance, ajoute Normand Beaudet. C’est, en somme, une réponse au Plan 2035 d’Hydro-Québec. On est, ici, encore dans le « bourassisme »: on veut produire de l’électricité pour les grands consommateurs étatiques ou industriels. En fait, Québec veut se servir de l’électricité comme levier de développement économique. »

Flou par secteurs

Ainsi, théoriquement, le PGIRE évalue la dynamique de consommation et la projection la plus réaliste possible de la demande anticipée. Mais il entretient le flou selon les différentes catégories de clientèle: industrielle, étatique (exportations), résidentielle.

« Le PGIRE est très loin d’avoir fait tous les arbitrages entre plus de production ou moins de consommation. Et dans le « plus de production », très peu d’arbitrage a été fait entre les technologies… et encore moins entre les modes centralisé ou décentralisé », retient M. Pineau.

Rappelons que la production décentralisée, ou après le compteur électrique, fait appel aux microréseaux intelligents. Ceux-ci permettent de gérer la production d’électricité des usagers ou de centrales communautaires d’énergie renouvelable (éolien, géothermie, petit barrage hydroélectrique) selon la demande, ce qui diminue la demande de puissance provenant du réseau d’Hydro-Québec. De plus, les microréseaux peuvent envoyer les surplus au réseau d’Hydro-Québec lors des pointes hivernales, ce qui soulage la demande d’importation de puissance sur le marché international ou le recours aux génératrices utilisant des énergies fossiles, notamment durant les pannes. 

Or, le concept de production décentralisée est absent du PGIRE.

Pierre-Olivier Pineau demeure toutefois optimiste: « Il est certain que tous les obstacles qui se dressent devant les grands projets – notamment les enjeux avec les Premières Nations et l’acceptabilité sociales des grands parcs éoliens et des lignes de transport – vont faire en sorte que les solutions distribuées vont gagner en plausibilité. »

Or, les spécialistes de la Fondation Rivières ont relevé que le PGIRE annonce que jusqu’à 40% du total de la filière solaire sera lié à la production décentralisée. Ailleurs, le PGIRE mentionne que: « la flexibilité énergétique repose sur plusieurs mécanismes : le stockage électrique (p. ex. : batteries stationnaires) […] et des mesures d’effacement ou de déplacement de la demande. » C’est clairement une mesure favorisant la filière des microréseaux intelligents. Mais le document néglige de le mentionner, alors que les microréseaux représentent une alternative efficace et rapide d’ajout de puissance, beaucoup moins coûteuse que les mégaprojets hydrauliques ou éoliens.

De plus, le PGIRE ne fournit pas les outils réglementaires pour favoriser la production distribuée. Pourtant, rien n’interdit le monde municipal à proposer ses propres projets de microréseaux.

Pas de sortie des énergies fossiles

« On ne saisit pas de vision claire: ils disent vouloir décarboner, mais ils entendent augmenter la puissance. Or, il n’y a pas d’analyse véritable de ce qui crée la demande », reprend M. Beaudet. Rappelons la célèbre citation de l’ex-PDG d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, qui ne désirait pas transformer la société d’État en « Dollarama de l’énergie », afin de brader notre électricité propre et abordable pour attirer des industries énergivores.

En fait, le PGIRE présente une contradiction en misant les énergies fossiles. Il annonce une part de 23% à ce chapitre, essentiellement du pétrole et du gaz naturel. Pierre-Olivier Pineau soutient que la part du pétrole devrait être plus petite que celle prévue dans le PGIRE, et qu’elle devrait être attribuée à la production industrielle (asphalte, produits de plastique, pétrochimie), et non à la consommation énergétique.

Philippe Gauthier estime que le PGIRE insiste trop fortement sur des filières comme la captation et la séquestration du carbone ou l’hydrogène vert, qui n’ont pas fait leurs preuves depuis un quart de siècle. « Ces priorités dénotent en réalité une forte volonté de soutenir Énergir, dont le modèle d’affaires défaillant reste principalement basé sur le gaz fossile, fortement émetteur de CO2. »

Pour la coalition Sortons le gaz!, le PGIRE échoue carrément à planifier la transition hors du gaz fossile, parlant même d’échec annoncé. « On n’y trouve rien de chiffré sur le réseau gazier : pas de cible de réduction, pas d’estimation de coûts, pas d’échéancier. Pour un gouvernement qui promet une transition au meilleur coût, c’est l’angle mort qui va finir par coûter le plus cher », affirme la coalition.

Où sont les économies d’énergie?

Revenons sur la demande: le PGIRE fait état d’environ 50 térawattheures (TWh) de gains en efficacité énergétique. Est-ce un objectif relevant davantage de bonnes intentions? Car le PGIRE reste évasif sur les moyens, n’évoquant les microréseaux intelligents qu’une seule fois dans le texte. 

Le PGIRE n’annonce aucun investissement massif dans les économies d’énergie. Où est la substance? Sur cet aspect, il y a davantage de chiffres dans le Plan 2035 d’Hydro-Québec.

« Le PGIRE ne répond pas aux exigences d’une gestion responsable de l’énergie, faute d’intégrer des scénarios distincts et complets pour les mesures d’efficacité et de sobriété », a déclaré l’organisme Vivre en Ville, pour qui ce document devrait établir des objectifs clairs en matière de sobriété énergétique, accompagnés d’indicateurs spécifiques et de mécanismes de suivi dédiés.

Qui va payer?

Mi-juin, Pierre-Olivier Pineau a déclaré au journal Les Affaires qu’un PGIRE qui chiffre des investissements à réaliser, sans indiquer qui paiera (les consommateurs ou le gouvernement), serait une mauvaise idée. Une semaine plus tard, c’est pourtant ce qui se produisait.

M. Pineau est un fervent défenseur de la fin de l’interfinancement, qui permet le maintien du fameux « tarif patrimonial » résidentiel, le plus bas en Amérique Nord.

Philippe Gauthier dénonce lui aussi l’absence de sources claires de financement. « Et on ne tient pas compte non plus des 180 milliards de dollars déjà prévus dans le Plan d’action 2035 d’Hydro-Québec », ajoute-t-il.

Où sont les alternatives?

Le PGIRE établit une cible de 77% d’énergies renouvelables. Comment va-t-on y arriver? 

Le plan mise notamment sur le solaire et l’éolien, ainsi que sur les bioénergies (résidus forestiers, copeaux de bois des scieries, résidus agricoles, éthanol…). Les experts en doutent. Philippe Gauthier ajoute que la quantité de résidus forestiers est plafonnée et la transformation des déchets municipaux en gaz de source renouvelable connaît d’importants ratés. 

« Le PGIRE rate la cible en matière d’hypothèses et de modélisation. Il traite chaque filière énergétique de manière séparée, sans étudier comment celles-ci s’articulent pour former un ensemble cohérent. Contrairement aux meilleures pratiques internationales, il n’étudie aucun scénario alternatif au modèle ancré dans la continuité qu’il propose. »

Où sont les microréseaux?

Le PGIRE cible 25 GW d’énergie éolienne et 5 GW d’énergie solaire d’ici 2050. Ces cibles sont jugées faibles par des experts, d’autant plus que ces filières sont les plus abordables lorsqu’il s’agit d’ajouter de nouveaux approvisionnements électriques. 

« Le PGIRE du Québec place l’énergie éolienne et l’énergie solaire au cœur de l’avenir électrique de la province et reconnaît le rôle important du stockage d’énergie. Notre industrie est prête à fournir une électricité abordable, fiable et rapidement déployable, à l’échelle dont le Québec a besoin, ce qui nécessitera des processus d’approvisionnement clairs, une prévisibilité réglementaire et de nouvelles lignes de transport pour raccorder cette électricité propre additionnelle au réseau », affirme Vittoria Bellissimo, présidente et chef de la direction de l’Association canadienne de l’énergie renouvelable (CanREA).

Dans cette optique, les microréseaux intelligents demeurent le seul outil disponible dès maintenant pour intégrer les énergies renouvelables. « Surtout si on entend exploiter le plein potentiel des énergies distribuées, les centrales de faible puissance, les parcs éoliens régionaux avec diverses formes de stockage énergétique », reprend Normand Beaudet. Car les microréseaux s’imposent comme la technologie qui fait le lien entre la production locale ou décentralisée d’énergie (certains diront « citoyenne ») et le réseau centralisé d’Hydro-Québec. L’Australie et certains pays européens ont déjà validé cette approche. Le PGIRE aurait dû le mentionner.

Toutefois, le PGIRE offre une timide ouverture vers la production distribuée avec le solaire: « Ils proposent de financer les panneaux, mais pas les onduleurs ou le stockage. On ne voit pas de désir de véritablement créer de nouvelles opportunités pour atténuer la demande sur son réseau », soutient M. Beaudet. 

« Dans tout le rapport, le mot «microréseaux » revient une seule fois, mais sans proposer de mesure en ce sens. Juste par cet exemple, je considère ce plan comme peu « intégré », contrairement à son titre », conclut Philippe Gauthier.

Le PGIRE en quelques chiffres

  • Investissements de 87 milliards de dollars actuels cumulés d’ici 2050, en sus de ceux du plan 2035 d’Hydro-Québec, de 200 G$;
  • La production d’électricité passera à 295 térawattheures (TWh) par année, soit 100 TWh de plus que la demande actuelle;
  • Environ 150 TWh de nouvelles énergies renouvelables d’ici 2050 (approximativement deux tiers en électricité et un tiers en bioénergies);
  • Environ 50 TWh de gains d’efficacité énergétique en électricité;
  • Ajout de 8 gigawattheures (GW) à 12 GW de production hydroélectrique d’ici 2050, soit de cinq à huit fois l’équivalent du complexe de la Romaine;
  • Ajout de 50 TWh d’énergie sous forme de biomasse transformée en hydrogène et en biocarburants;
  • 77 % d’énergies renouvelables;
  • Consommation annuelle de 40 millions de barils de pétrole en 2050, soit environ 110 000 barils par jour, contre 350 000 à l’heure actuelle;
  • La demande en bioénergie, notamment forestière, doublera d’ici 2050;
  • Objectif de « carboneutralité » d’ici 2050;
  • Les Québécois pourraient bénéficier, en moyenne, d’une hausse d’environ 1089 $ de leur revenu disponible en 2050;
  • Les investissements liés au PGIRE pourraient rehausser de 48 % la productivité énergétique québécoise;
  • Ajout des 1000 km de lignes de transport et des 5 postes de transformation déjà prévus au Plan 2025 d’Hydro-Québec.
Photo de Stéphane Desjardins

Stéphane Desjardins

Responsable documentation et contenu, projet microréseaux

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