En septembre 2025, un groupe d’étudiant.e.s du baccalauréat en intervention plein air de l’Université du Québec à Chicoutimi sont partis en expédition sur plus d’une centaine de kilomètre sur la rivière Mouchalagane, située sur la Côte-Nord, après plus d’un an de préparatifs. Nous vous invitons à lire le récit de cette expédition racontée par Janie Helen, que nous remercions chaleureusement de nous avoir partagé ainsi que ses clichés.
Septembre 2025
C’est une expédition qui représente beaucoup pour les étudiant.e.s du baccalauréat en intervention plein air. Elle commence souvent comme un rêve, parfois même avant l’inscription au programme. Pour plusieurs, c’est l’image qui donne envie de se lancer… une grande rivière nordique, un groupe soudé, une aventure qui marque la fin d’un parcours universitaire. Pendant près d’un an, nous avons été 14 à préparer cette expédition. Logistique, itinéraire, nourriture, financement, mais surtout préparation humaine et technique. On lui a donné énormément de sens. Elle représentait un aboutissement.
Nous sommes partis un matin de septembre de l’Université de Chicoutimi, direction la Côte-Nord. Rapidement, le territoire impose l’humilité. Avant même d’atteindre la rivière, un ciel traversé d’aurores boréales nous faisait déjà sentir que nous quittions le monde organisé de la ville pour entrer ailleurs.
Le lendemain, un hydravion nous a déposés au lac du Sommet, point de départ de plusieurs grandes rivières nordiques. En quarante minutes de vol, on comprend vite à quel point nous sommes petits face à ce territoire immense qu’on survol. Quand les flotteurs ont touché l’eau, l’expédition commençait vraiment.
Très vite, la rivière a commencé à nous tester. Le vent de face, d’abord. Des heures à pagayer sans avancer, à se faire repousser contre les roches, à accepter qu’il fallait parfois débarquer et haler plutôt que forcer. À cela s’est ajoutée une météo peu clémente. Sept jours consécutifs de pluie. Heureusement, les soupers que l’on réhydrataient les soirs étaient chauds et réconfortants. Tantôt mac and cheese trois fromages et saucisson grillé, en généreuses quantités, tantôt un bon pad thaï au beurre de peanut et tofu.
La faune ne tarderait pas à s’imposer elle aussi. Une mère ourse et ses deux petits nous ont bloqué le passage au détour d’un rapide. Deux heures d’attente, de stratégies improvisées, de cœurs qui battent trop vite. Finalement, nous avons descendu le rapide, nerveux, concentrés. Cette nuit-là, le sommeil a été plus léger. Chacun espérait secrètement que l’ours resterait loin.
Les jours suivants ont été plus froids, plus humides. Tout était mouillé, les vêtements, les sleeping (censés être notre refuge sec et confortable) et parfois aussi le moral, un peu froissé. La rivière devenait plus technique. Cordelles, halages, presque-accidents. Un matin, après une série de frayeurs, on s’est arrêtés pour parler. Dire qu’on avait froid. Qu’on était fatigués. Que continuer sans s’écouter, c’était risquer l’erreur de trop. Ce moment-là a tout changé. On a ralenti, on s’est ajustés et on est repartis ensemble.
Peu à peu, notre relation avec la Mouchalagane s’est transformée. Elle n’était plus un obstacle à franchir, mais une partenaire exigeante. Une rivière souvent décrite comme dangereuse, inaccessible. Et pourtant, en l’abordant avec respect, patience et humilité, elle nous a offert une navigation fluide, parfois même douce.
Il y a eu des moments de répit et d’émerveillement. Une journée entière de soleil pour faire sécher l’équipement. Une voile montée à partir d’une bâche, portée par le vent. Quelqu’un jouait de l’harmonica, un autre lisait de la poésie sur le territoire. Un moment magique. Des rapides franchis proprement. Un matin givré, où la lumière faisait scintiller les tentes comme du cristal, au point où il fallait verser de l’eau bouillante dans les bas de néoprène pour pouvoir les enfiler. Des rires autour d’un pain bannique encore chaud. Et des silences pleins, habités.
Puis la rivière s’est élargie, le courant s’est calmé. Nous sommes entrés sur le Réservoir Manicouagan avec un pincement au cœur, comme si nous laissions derrière nous quelqu’un qui nous avait profondément marqués. La Mouchalagane nous avait bousculés, rassemblés, transformés.
Sur papier, nous avons parcouru environ 130 kilomètres. Mais ce chiffre ne dit rien de l’essentiel. Ce que nous avons traversé dépasse largement la distance. Cette rivière nous a appris à écouter, à ralentir, à faire confiance au groupe, au territoire, au vivant.
Des rivières comme la Mouchalagane ne sont pas que des voies d’eau. Ce sont des milieux d’apprentissage, de transformation, de transmission. Les protéger, au-delà du paysage, c’est maintenir vivante la possibilité de former des personnes conscientes, humbles et profondément liées au territoire. Tant que ces rivières restent libres, elles continueront d’enseigner.
Merci, Mouchalagane.
La Fondation Rivières souhaite remercier Janie Helen pour nous avoir partagé le texte et les photos de l’expédition de son groupe sur la rivière Mouchalagane.
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