Le 7 janvier dernier, Sabrina Désilets, doctorante à Polytechnique Montréal, en appelait à donner « Une deuxième chance pour le nucléaire au Québec ». Son argumentaire souffrait d’un sérieux décalage avec la réalité actuelle de cette industrie, qui multiplie les promesses sans pouvoir les tenir. En 70 ans, l’énergie nucléaire n’a pas fait la preuve de sa rentabilité. Au contraire, ses coûts augmentent, les nouveaux modèles de réacteurs demeurent des prototypes non démontrés et les chantiers nucléaires sont le théâtre de constants dépassements de coûts.
L’expérience canadienne en matière d’énergie nucléaire montre les risques financiers qui y sont liés. En Ontario, l’expansion rapide des années 1970 et 1980 a mené à l’endettement d’Hydro-Ontario, puis à sa faillite en 1998.
Plus récemment, la réfection de ces vieux réacteurs a coûté plusieurs milliards de dollars et la province dépend encore de réacteurs vétustes et à l’espérance de vie incertaine. Au Québec, la centrale Gentilly-2 a connu des problèmes techniques persistants qui ont réduit la disponibilité de son électricité. Elle a été fermée en 2012 à la suite d’une analyse économique défavorable.
Soulignons aussi les risques d’accidents et d’incidents nucléaires qui exposent la population et les travailleurs à plusieurs problèmes de santé. Notamment, la libération de tritium dans l’eau et dans le sol par les réacteurs CANDU est dénoncée depuis des décennies. Elle peut provoquer différents cancers. En 2010, des médecins ont mis leurs postes en jeu pour souligner les risques sanitaires des radiations et réclamer un moratoire sur l’exploitation de l’uranium à Sept-Îles.
Petits mais coûteux
L’industrie nucléaire essaie de redorer son image en promettant des « petits réacteurs modulaires », des équipements plus petits, qu’on promet de construire en série à faible coût. Ontario Power Generation prévoit construire à Darlington un premier réacteur de type BWRX-300 d’une puissance d’environ 300 MW. Ce réacteur est dérivé d’un modèle de 1200 MW développé il y a une douzaine d’années qui n’a jamais trouvé preneur. Redéveloppé en modèle « compact », il fait 22 étages de hauteur et va exiger la construction de quelques kilomètres de tunnels. Le chantier va mobiliser 18 000 travailleurs.
Les coûts ont explosé. On prévoyait en 2018 que ce réacteur coûterait environ 1 milliard de dollars. On parle maintenant d’une facture de plus de 7,2 milliards pour le premier exemplaire et d’environ 22 milliards pour une série de quatre. Et ces coûts sont probablement sous-estimés. Selon Bent Flyvbjerg, le spécialiste mondial des mégaprojets, le coût des centrales nucléaires est en moyenne le double de ce qui était initialement prévu. On risque donc une facture réelle de l’ordre de 45 milliards. De plus, il s’agit d’un modèle jamais testé auparavant : il faudra de nombreuses années d’essais et d’erreurs avant de le faire fonctionner correctement, augmentant les coûts et les délais.
On peut comparer ces coûts à ceux, beaucoup plus bas, des énergies renouvelables. Au Québec, on peut construire un parc éolien de 300 MW pour un montant de 700 à 900 millions. On parle d’environ 3000 $ par kilowatt installé, contre environ 24 000 $ pour le « petit » réacteur ontarien – s’il respecte son devis initial.
Si on ajoute des batteries à un parc éolien pour argumenter sa disponibilité, la facture augmente d’environ 500 $ par kilowatt installé. De plus, le prix des renouvelables diminue rapidement, tandis que celui du nucléaire ne cesse d’augmenter depuis 60 ans.
Sabrina Désilets fait valoir une production « fiable et continue », mais les nouveaux réacteurs sont particulièrement vulnérables durant leurs premières années d’exploitation. Les arrêts non planifiés, les retards de mise en service et les ajustements réglementaires sont la norme, non l’exception.
De plus, l’intégration du nucléaire dans un réseau de plus en plus axé sur les énergies renouvelables pose un problème structurel. Le nucléaire est conçu pour produire de manière continue, avec une faible flexibilité opérationnelle. À l’inverse, un réseau dominé par l’hydroélectricité, l’éolien et le solaire exige une capacité de modulation rapide. Introduire une production nucléaire inflexible réduit l’espace opérationnel des renouvelables, complique la gestion du réseau et peut mener à un gaspillage d’énergie en période de faible demande.
Dans les faits, ces technologies ne sont pas complémentaires, mais en concurrence, le nucléaire coûteux et démodé bloquant le déploiement des renouvelables modernes qui représentent aujourd’hui près de 95 % de l’investissement électrique dans le monde. Cette filière détourne de précieux montants des investissements urgents que nous devons plutôt faire dans les énergies renouvelables.
Enfin, la référence à l’expertise académique et industrielle ne doit pas servir de justification à une relance. La politique énergétique ne vise pas à maintenir une filière sur le respirateur artificiel, mais à répondre efficacement aux besoins collectifs. Avant de parler de « deuxième chance », il faut reconnaître que la première a échoué, que les solutions proposées aujourd’hui sont coûteuses et incertaines et qu’elles s’intègrent mal à un système électrique exigeant de la flexibilité. Le nucléaire n’est pas une réponse pragmatique. C’est un délai dans une transition plus urgente que jamais.
*Cosignataires : Patricia Clermont, porte-parole de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME) et André Bélanger, directeur général de la Fondation Rivières



