Hydro-Québec prévoit que la demande d’électricité des centres de données pourrait dépasser 1 000 MW d’ici 2035, soit presque l’équivalent de la puissance des rivières qui alimentent le complexe de la Romaine. Pour répondre à cette croissance, la société d’État propose un tarif d’environ 13 cents le kilowattheure pour les projets de plus de 5 MW. Mais au fait, combien vaut une rivière? La question peut sembler provocatrice. Elle est pourtant fondamentale.
Chaque nouveau mégawatt d’électricité ne sort pas de nulle part: il faut construire de nouvelles infrastructures, transformer des territoires, modifier des écosystèmes et, peut-être, harnacher de nouvelles rivières. Derrière chaque kilowattheure supplémentaire se cache un choix de société.
Pendant des décennies, le Québec a accepté ces sacrifices parce que l’hydroélectricité servait à électrifier nos villes, développer nos régions, attirer des industries, créer de la richesse et améliorer la qualité de vie des Québécois. Aujourd’hui, les priorités ont changé. Une part croissante de notre production pourrait être consacrée à alimenter d’immenses centres de données dont les besoins énergétiques explosent sous l’effet de l’intelligence artificielle.
Le sens des priorités
Personne ne remet en question l’importance du numérique. Mais toutes les consommations d’électricité se valent-elles? Devons-nous accepter de nouveaux barrages, de nouvelles lignes de transport et de nouveaux impacts environnementaux sans nous interroger sur la meilleure utilisation possible de notre énergie propre? La question est d’autant plus légitime que le nombre d’emplois générés par ces centres de données est famélique et que le Québec doit déjà relever un défi colossal : décarboner son économie.
Nous devons électrifier les transports, remplacer les combustibles fossiles dans les bâtiments, convertir les procédés industriels et soutenir les entreprises qui doivent réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Or, faute d’électricité disponible, plusieurs projets d’électrification sont déjà ralentis ou reportés.
Les centres de données ne consomment pas seulement d’énormes quantités d’électricité. Ils nécessitent également, dans plusieurs cas, d’importants volumes d’eau pour refroidir leurs installations. Or, les pénuries d’eau que nous expérimentons depuis quelques années au Québec indiquent que cette ressource n’est pas inépuisable.
Des rivières et des réserves qui s'épuisent
The New York Times rapportait récemment que les faibles niveaux des réservoirs québécois limitent la capacité de production d’Hydro-Québec au moment même où une vague de chaleur mettait les réseaux électriques nord-américains sous pression. Aux États-Unis, le département de l’Énergie a même demandé aux grands centres de données d’utiliser leurs propres génératrices afin de soulager le réseau électrique.
Le message est clair : les mégacentres de données ne peuvent plus être considérés comme des clients ordinaires. Avant de sacrifier de nouvelles rivières, demandons-nous si ces installations sont absolument nécessaires. Car une rivière est bien plus qu’une source d’énergie. C’est un écosystème, un paysage, un patrimoine collectif et une richesse que nous empruntons aux générations futures.
Hydro-Québec nous indique aujourd’hui que l’électricité destinée aux centres de données vaut 13 cents le kilowattheure. Elle ne nous dit toujours pas ce que vaut la rivière qu’il faudra peut-être sacrifier pour la produire. Et c’est précisément la question que le Québec devrait se poser avant d’envisager la destruction d’une rivière pour la construction d’un nouveau barrage.
Roy Dupuis
Artiste, cofondateur et porte-parole de la Fondation Rivières



